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vendredi 14 février 2014

65 heures, 37 minutes et 8 secondes

Ce n’est ni un défi ni une punition : une simple idée un peu saugrenue davantage motivée par la soif d’expérience que par des raisons économiques. Kochi-Guwahati, 3250 km, 6 états, un train nommé « Guwahati superfast Express » qui fait des pointes à 60km, pour un total de 66 heures en immersion communautaire dans un confort première classe à l’indienne.

Jour 1, 18h30. Le train a déjà une heure de retard. Le pire des 66h je crois que c’est encore l’heure -1, celle que l’on passe à attendre sur le quai, debout, au milieu de centaines d’autres personnes, en se demandant comment tous ces gens peuvent rentrer dans un même train. Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Jour 1, 19h15. Le train arrive en gare. Nous commençons un marathon sur le quai, une sorte de courses d’orientation pour trouver notre wagon. Ouf, nous sommes dans le train.

Jour 1, 19h20. Je crois qu’il y a une erreur. Nous avons réservé un billet en première classe. Les places indiquées sont deux lits minuscules dans le couloir, simplement séparés du couloir par un rideau. Seul le lit du bas possède des fenêtres, mais on ne tient même pas assis en se tenant droit.

Notre couchette inférieure (à gauche)


Jour 1, 19h30. Ce n’est pas une erreur, nous sommes bien en première classe. On a eu tatkal, on ne peut pas tout avoir.

Jour 1, 19h31. Nous entendons des voix depuis le fond du couloir, qui se rapprochent vers nous « etchelabibiiii etchela bibiiiiiii ». Ce sont des vendeurs ambulants. Ils passeront toutes les demi-heures environ, pendant 66 heures, pour nous vendre de l’eau (« panee panee panee panee bottle »), du thé (« chaï, tea, lemon teaaaa, chaï, tea, lemon teaaa »), à manger (« biryani biryani biryani biryaniiii) des plats chauds, des gâteaux ou des paquets de chips et plein d’autres choses plus ou moins incongrues (cotton saree, mobile phones, etc).

Vendeur de chaï (1er plan) et vendeur d'eau (2nd plan)

Jour 1, 19h45. Nous cherchons et trouvons une technique pour « ranger » et « sécuriser » nos sacs respectifs sur nos lits respectifs. Kumar dormira sous mon lit.

Jour 2, 20h15. Il est temps de partir explorer le train, à la découverte des toilettes et du lavabo. Est-il humainement possible de se retenir 66 heures ? Non ? Tant pis, nous avons une réserve de lingettes et d’alcool à 90°, ça devrait suffire pour 3 jours.

Le lavabo

Jour 1, 22h. Un peu de lecture et au lit. On ne s’est jamais couché aussi tôt depuis le début de notre voyage. Mais là je crois bien que c’est une question de survie. Je prends le lit du bas, celui qui a les fenêtres. R. dort au-dessus, il semblerait que la clim tourne à fond.

Jour 2, 7h. Il faut que je dorme encore, il faut que je dorme encore.

Jour 2, 9h. Un petit effort, il faut que je dorme encore.

Jour 2. 10h. Je ne dormirai pas plus tard. C’est déjà pas mal, dans 2h ce sera officiellement la moitié de la journée. Il n’en restera plus que 2 (jours, pas heures). Quand-même.

Jour 2, 10h15. Et si je faisais un peu de toilette ? Un petit-dej devrait tuer le temps aussi.

Jour 2, 11h. Je vais profiter de tout ce temps libre pour écrire pour mon blog. Ouf, il y une prise électrique au-dessus de mon lit !
Bon en fait, la prise électrique marche de façon tout à fait aléatoire, ce n’est pas grave, je ferai avec.

Jour 2, 12h. R. descend enfin de son lit, je pensais qu’il dormait. En fait, il attendait, dans le noir, puisque son lit n’a pas de fenêtre. Le pauvre. Je partage mon lit, chacun se met devant son écran.

Jour 2. 13h30. Il serait bien l’heure de manger. Que diriez-vous d’un bon sandwich concombre/moutarde mon cher R. ? Si si, je vous assure que c’est faisable d’éplucher et de couper ses légumes dans le train ! Et en plus, ça tue le temps.

Jour 2, 14h. R. m’annonce qu’il ne tiendra jamais 3 jours dans ce train, et qu’il souhaite descendre au prochain arrêt, où qu’on soit. Déçue, mais compréhensive, j’accepte.

Jour 2, 15h. Le prochain arrêt est là. Rien qui ne nous inspire. On restera encore un peu dans le train finalement…

Jour 2, 15h30. On tue le temps : contemplation des paysages (malheureusement bien plats et pas très intéressants à cet endroit), lecture, musique, bavardages, on s’occupe quoi.

Jour 2, 18h. Finalement nous sommes toujours dans le train, R. tient encore le coup.

Jour 2, 19h. Il serait bien l’heure de dîner. Nous tentons le biryani à l’œuf d’un vendeur ambulant. Bon, demain on se refera des sandwichs aux concombres.

Jour 2, 19h45. Toutes les boîtes de biryani sont entassées dans l’espace entre les 2 wagons. L’interstice est désormais une poubelle géante. Ce n’est pas comme si demain matin un employé allait plier tous les draps propres à installer sur les lits assis par terre à l’entrée du wagon…

Avant les poubelles du repas...

Jour 2, 20h. Je vais me laver les dents. Un homme assis dans le couloir (beaucoup d’indiens passent le voyage dans le couloir devant les portes [ouvertes]), me demande d’où je viens et où je vais. Il commence alors à me mettre en garde : « Les villes des états du nord-est sont dangereuses la nuit. Ne sortez jamais la nuit. ». Cet endroit mystérieux me faisait déjà un peu peur, je suis encore plus angoissée.

Jour 2, 20h30. Un petit film devrait me détendre. Mais qu’est-ce qu’on est inconfortablement installés…

Jour 2, 22h. Cette fois c’est moi qui vais monter sur le lit du haut. R. a attrapé une angine à cause des ventilateurs de la clim dirigés droit sur lui. Moi je trouve juste comment dévier l’air des ventilateurs : je n’attraperai pas d’angine.

Jour 3, 9h30. Voilà un petit goût de rituel : toilette, petit-dej et écriture. Ça nous amènera jusqu’à midi.

Jour 3, 12h. Sandwich aux concombres (quand je vous disais qu’on avait fait une réserve de légumes…).

Jour 3, 15h. Un bruit bizarre arrive du fond du couloir. On dirait un truc qui rampe. On ouvre les rideaux : un enfant est effectivement en train de ramper par terre, en poussant à l’aide d’un carton tous les déchets qui traînent au sol, et il y en a un paquet ! C'est un vrai choc.

Jour 3, 15h15. Le tas de déchets est parti avec le reste des déchets dans l’interstice entre les wagons. Le petit garçon vient nous demander une pièce. On le paye, j’ai sérieusement envie de pleurer.

Jour 3, 15h30. Nous sommes arrêtés dans une grande ville. Nous sommes à Calcutta.

Jour 3, 15h35. Des mendiants montent dans le train. Le premier est unijambiste. La seconde n’a plus d’avant-bras. Je suis horrifiée. Nous fermons les rideaux, je ne préfère pas voir la misère.

Jour 3, 15h45. Ce n’est pas deux rideaux à scratch qui vont arrêter les mendiants. Un premier moignon passe à travers les rideaux, en quête de monnaie. Quelques autres suivront. On se croirait dans un film d’horreur.

Jour 3, 16h30. Nous avons redémarré et passé Calcutta. Il n’y a plus de mendiants dans le train. Par la fenêtre, je peux voir tous les bidonvilles où les gens vivent dans des conditions extrêmement précaires, dans une grande pauvreté. Je n’irai jamais à Calcutta…

Jour 3, 19h. Le temps se fait trop long. Heureusement, il va être l’heure de manger.

Jour 3, 20h30. Un nouvel enfant rampe dans le couloir pour ramasser les déchets...

Jour 3, 21h30. Les gens se couchent, mais la climatisation a été poussée à son maximum. Il doit faire 15 degrés dans le train, contre une large vingtaine dehors.
Nous allons voir les contrôleurs pour leur demander de monter un peu la température.

Jour 3, 22h. Il fait toujours aussi froid. R. va jeter un œil aux tableaux de contrôle pour tenter de résoudre le problème  lui-même. Mais nous avons peur de toucher aux mauvais boutons et nous préférons retourner voir sagement les contrôleurs pour insister de nouveau. Ils montent (un petit peu) la température.

Jour 3, 22h30. Je prends le lit du bas.

Jour 4, 8h. Nous nous réveillons « tôt » aujourd’hui car nous devons arriver à 10h.

Jour 4, 10h. Nous ne sommes pas du tout arrivés visiblement. En fait, nous avons 3 heures de retard. Ces heures seront longues, très longues.
Nous nous occupons à scruter nos voisins d’en face, un couple de jeunes indiens qui communique en anglais. Nous concluons que le garçon, aux airs asiatiques, vient du Nord-Est et étudie dans le sud de l’Inde où il a dû rencontrer sa copine, qui parle une autre langue indienne. Peut-être tamoul.

Oui, on s’occupe comme on peut…

Jour 4, 11h45
Nous nous faisons accoster par de nombreux chauffeurs de taxi partagés qui veulent savoir où nous allons. Ils proposent des destinations du Nord-Est, visiblement nous arrivons bientôt.

Jour 4, 12h
Nous traversons un immense fleuve qui aurait de quoi faire rougir la Loire. Ca doit être le fameux "Brahmapoutre". Je crois que nous sommes très bientôt arrivés.

Jour 4, 12h52
Voici enfin la lumière du jour ! Je retrouve la sensation de la marche, l'usage de mes jambes.

...Nous aurons survécu, nous aurons atteint notre but, nous sommes en Assam, riches d'une expérience que tout le monde ne saurait avoir vécue...! :)

mardi 11 février 2014

Kumar

Kumar, c’est notre nouveau compagnon de voyage.
Il mesure environ 40 cm de haut et 30 cm de large. Il doit peser 400 grammes. Il est rond, tout vert et doté d’une jolie anse robuste.

J’ai trouvé Kumar lorsque R. m’a demandé d’acheter un seau afin que nous puissions laver nos vêtements avant de partir pour le Nord-Est. Il était destiné à un usage unique, prédisposé à rester à Kochi, sa ville d’origine. Mais Kumar est beau, attachant et surtout bien pratique.

Il se trouve que nous avons commencé à nous doter d’un peu de matériel de cuisine afin de devenir un minimum autonomes dans la consommation des aliments et des boissons : deux verres et une assiette nous accompagnent depuis quelques temps déjà. Or, le jour du départ, nous complétons notre attirail par un épluche légumes et une réserve de concombres, du pain et de la moutarde, deux cakes, un litre de jus d’orange et deux bouteilles d’eau, destinés à être les uniques ingrédients de nos repas pour les 3 jours à venir.

Ne sachant plus trop comment transporter tout cela, nous avons pensé que Kumar devrait nous accompagner. Il sera le partenaire idéal pour porter tout cet attirail.
Dans le train, Kumar sera effectivement d’une efficacité redoutable. R. songera encore à abandonner Kumar aussitôt arrivés dans les états du Nord-Est. Mais le temps fera de lui un compagnon indispensable, qui nous suivra longtemps, très longtemps, mais malheureusement trop peu longtemps. Kumar sera devenu comme un fils, une vraie mascotte qui fera de nous des voyageurs singuliers, mais que nous devrons lâchement abandonner à la fin de notre périple dans le nord-est, faute de lui avoir réservé son billet d'avion.

Je vous expliquerai par la suite ce qu’il adviendra à notre cher et tendre seau.

Une réplique de Kumar



lundi 10 février 2014

Tatkal, nous t'aurons !

Nous voilà repartis vers le Nord, direction Ernakulam, plus connue sous le nom de « Kochi ». Ancien comptoir irlandais, « Fort Kochi », est la partie ancienne de la ville qui forme une presque île, célèbre pour ses ruelles bordées de jolies maisons et pour son activité de pêche aux carrelets chinois.



A peu près remise sur pied mais le ventre bien vide, je me sens d’attaque pour deux nouvelles heures de bus. Nous arrivons à Ernakulmam, nous apprêtant à être comme toujours harcelés par une dizaine de chauffeurs de rickshaw qui nous sautent dessus à peine descendus du bus. Mais cette fois, pas de rickshaw. C’est bien dommage car aujourd’hui nous en avons vraiment besoin ! Le port depuis lequel nous devons prendre un bateau pour Fort-Kochi se trouve à 3km, hors je me sens encore toute affaiblie et je ne me sens pas du tout de marcher avec 20kg sur les épaules sous la chaleur du plein après-midi. Après 30 longues minutes de recherche d’un tuk-tuk, nous apercevons une « gare » de rickshaws : ils sont plusieurs dizaines garés dans un parc, sans personne à l’intérieur. Cela nous paraît bien louche car les rickshaw en Inde circulent toujours sans-cesse à la recherche de passagers. Avec humour, nous imaginons une « grève des rickshaw » : eh bien ce n’était pas si drôle. Des passants nous confirment : il y a effectivement… une grève des rickshaw ! Pas d’autre choix possible, nous devrons marcher.

Une heure plus tard, nous atteignons enfin l’embarcadère. Il nous faudra encore autant de temps avant d’arriver sur la presqu’île de Fort-Kochi. Mais le voyage en valait la peine : cette petite ville ancienne est particulièrement jolie. On y retrouve une atmosphère occidentale similaire à celle de Pondichéry, où il est agréable de flâner dans les ruelles bordées de jolies maisons et de boutiques d’artisanat. Il nous reste encore à trouver un hébergement. Les premiers que nous visitons sont tous complets ou bien trop chers pour nous. Epuisés, nous nous arrêtons quelques instants sur un banc. C’est alors qu’une moto s’arrête devant nous. Un indien au look afro nous aborde : il tient une Guest House et a une chambre libre. Il nous propose de nous emmener en moto jusque là-bas. Je prends ça comme un signe providentiel et laisse R. partir avec l’afro-indien tandis que je reste sur le banc pour garder les sacs. Chambre approuvée par R., nous allons nous installer là-bas, partant chacun notre tour en moto avec notre hôte.



Kochi étant une ville très touristique, nous pouvons de nouveau louer un scooter. Nous profitons donc du véhicule pour découvrir les alentours et sortir des sentiers battus. En descendant au hasard vers le sud, nous prenons vite goût à rouler en scooter : tous les indiens nous font des coucous sur la route, souvent même accompagnés de francs « Hellos !! » et de sourires colgate. Nous nous arrêtons dans un petit village de bord de mer, bien à l’écart des flux habituels de touristes. Nous sortons nos appareils photos et nous retrouvons vite au cœur de la vie de ces petites rues résidentielles. Les gens passent, nous interpellent, demandent une photo, sourient,… Les enfants, heureux, se font vite nos guides et nous amènent sur une magnifique plage. Quelques rencontres éphémères, mais chaleureuses, teinteront notre petit séjour ici de beaux souvenirs.






Mais en fait, ces quelques jours à Kochi ne seront pas tant marquants par les sourires échangés que par l’évènement tout à fait déterminant pour la suite du voyage. En effet, R. m’avait depuis bien longtemps demandé à aller visiter les états du Nord-Est, l’espèce d’ex-croissance indienne de l’autre côté du Bengladesh. Je n’avais pas dit non, mais nous sommes finalement partis dans la direction opposée et nous nous trouvons maintenant au Sud-Ouest du pays. Lorsque nous étions coincés à Varkala, R. m’avait proposé de reprendre un vol intérieur, mais je n’avais pas très envie de traverser le pays d’une traite. Or il avait justement vu qu’une ligne de train reliait Kochi à Guwahati, la capitale de ces états du Nord-Est. L’idée d’un périple en train me plaisait bien : une belle façon de mélanger authenticité, découverte et réalisation du symbole même du voyage, la traversée en train.

Le problème, c’est qu’en Inde tous les trains sont complets bien longtemps à l’avance. Heureusement, il existe une solution de dernier recours, à l’étrange nom de « tatkal ». Tatkal, ce sont ces billets « d’urgence » que l’on ne peut obtenir que le matin de la veille du départ, à 10 heures. Mais ces billets sont évidemment limités en nombre et sont donc réservés aux plus chanceux, ou plutôt aux plus lèves-tôt, ou en fait même aux plus malins. Quoi qu’il en soit, « tatkal » reste encore une notion floue pour nous, mais représente notre grand espoir de pouvoir partir à l’autre bout du pays et fuir cette région très touristique pour un coin tout à fait mystérieux.

Le « Guwahati Express » passe le mardi soir par Kochi. Lundi matin, nous devons donc être aux aguets pour obtenir ce fameux Tatkal. Après nous être renseignés auprès de différentes personnes sur la démarche, le lieu et l’heure, nous prévoyons d’arriver à 8h en gare d’Ernakulam. Ce lundi matin, R. prend donc les commandes de notre scooter et nous emmène pour 1h de traversée à la fraîche, au cœur du pôle urbain. Devant de grands panneaux « No Parking », nous garons notre scooter, parmi la centaine d’autres deux-roues déjà stationnés, concluant que ces panneaux doivent être à l’image des règles en Inde : un pur élément décoratif, mais pas du tout usuel.



Après 30 minutes de queue, nous accédons à un guichet. Première désillusion : le vendeur nous informe que nous arrivons bien trop tard pour espérer avoir un billet pour le Guwahati express, puisque nous sommes les 15èmes sur la liste et qu’il ne reste que 3 places dans le train. Il nous délivre quand-même un numéro de passage, que nous devons conserver jusqu’à l’appel de 10h. L’obtention des billets semble perdue d’avance : devons-nous repartir au lieu de perdre 2 heures supplémentaires à attendre ou devrions-nous attendre dans l’espoir d’un éventuel miracle (que je nommerai le miracle indien ou l’art de rendre l’impossible tout à fait possible) ? Désemparés, nous nous asseyons un moment pour réfléchir à une solution de remplacement, à un itinéraire bis. Nous nous rendons donc à un guichet pour nous renseigner sur les autres trains partant en direction du Nord-Est.



L’homme au guichet ne nous renseignera pas sur les trains, mais nous délivrera une information précieuse : « Si vous souhaitez obtenir vos billets Tatkal, allez plutôt au guichet bis de l’autre côté de la gare. Il ouvre à 9h30, vous passerez donc avant les appels de 10h ». Info ou intox ? N’ayant plus rien à perdre, nous parcourons les 10 minutes qui nous séparent de ce guichet. Sur place, un homme attend déjà avec plusieurs formulaires « tatkal » apposés en pile devant le guichet encore fermé. Il nous demande quel est notre train, et après avoir vérifié les autres bulletins, nous informe que nous sommes 5èmes dans la queue, mais les premiers à demander le Guwahati Express. Pleins d’espoir, nous attendons une heure l’ouverture du guichet.



9h30, la guichetière se fait attendre. 9h35, elle lève enfin le petit rideau. Un garçon passe devant tout le monde, nous ne comprenons pas. L’homme dans la queue nous annonce alors que l’ouverture des billets tatktal ne se fait qu’à 10 heures. Emplis de déception, de colère et de désespoir, nous repartons aussitôt vers le premier guichet où nous avions au moins un numéro de passage. Mais après 10 minutes passées à attendre en observant l’importance de la foule qui attend aussi, nous nous rendons à l’évidence : nous n’aurons jamais ces billets. Dans un dernier élan d’espoir, nous décidons instantanément de filer à l’autre guichet. Nous traversons la gare à toute allure : il est 9h55 et le guichet bis a déjà commencé les ventes de Tatktal. Nous passons tout de suite : les ventes n’ayant pas encore ouvert de l’autre côté, nous passons les premiers sur la liste. Bingo : nous obtenons nos billets !!!

Heureux, victorieux, nous repartons tout frais dans l’idée de ce nouveau départ récupérer notre scooter. Chose étrange : notre deux-roues est attaché avec tous ses voisins de rangée par une chaîne. Un homme nous voit sceptiques et vient alors nous expliquer que nous sommes garés sur une zone interdite au stationnement et que nous devons donc aller payer une amende à la police municipale afin de pouvoir récupérer notre scooter. Est-ce que ce pays est sérieux ?



Il est vrai que la police me manquait déjà. Nous repartons donc retrouver nos amis fonctionnaires. Très heureux d’avoir obtenu nos billets, notre karma est positif : nos grands sourires et notre peau blanche nous permettront de récupérer notre scooter sans avoir à payer. Les policiers ont cette fois été de bonne foi et ont admis qu’il n’était pas évident pour des étrangers de comprendre que le stationnement était effectivement interdit.


Une belle journée s’annonce. Demain nous partons pour 60 heures de train. R. commence déjà à douter sur sa volonté à vraiment vouloir affronter cette épreuve. Moi, je suis un peu stressée à l’idée de partir dans cette contrée lointaine et inconnue, mais excitée à l’idée du périple qui nous attend. 


dimanche 12 janvier 2014

Des années 40 à 2014

Gare d'Ahmenabad au petit matin
Enfin dans le train de nuit pour Ahmedabad, je quitteUdaipur avec un sentiment de soulagement. J’entre dans ma cabine, où je rencontre ma voisine, une indienne de 70 ans exilée aux Etats-Unis depuis 50 ans, avec qui nous discuterons un long moment. La cabine est assez semblable à celle d’un train de nuit français. J’avais été davantage surprise dans le train de Jaipur à Udaipur, où bien que les sièges étaient confortables et qu’il y avait un espace de rangement suffisant pour les bagages, le wagon avait complètement l’allure d’un train d’après-guerre. Le confort ne manquait pas, mais l’apparence intérieure comme extérieure me faisait vraiment penser à celles des trains que l’on peut voir dans les films des années 40. Cela donne une certaine impression d’anachronisme : je me sens transportée 70 ans en arrière alors qu’à côté de moi mon voisin sort le dernier Samsung Galaxy.



Après bientôt deux semaines passées en Inde, je réalise que ce contraste entre tradition et technologie est particulièrement frappant dans le pays. Les femmes sont vêtues avec des tenues tout à fait traditionnelles qu’on ne trouve dans aucun autre pays, quelques soient leur âge ou la taille de la ville. Les hommes ont un style beaucoup plus « occidental », mais à la mode des années 80, tout comme l’esthétique des décorations d’intérieur. Rares sont les foyers à être équipés d’Internet, mais énormément d’indiens possèdent smartphone connecté à la 3G. Dans une même rue, des voitures climatisées doublent un homme qui tracte une charrette, un bus croise une vache, un scooter freine pour laisser passer un tricycle transporteur de voyageurs (le fameux tuk-tuk). Dans une même ville, un forgeron tape son fer assis sur le sol en terre battue de la rue à deux pas des cochons et des vaches qui se disputent un tas de déchets, tandis que des hommes en costard, quelques kilomètres plus loin, rejoignent leurs bureaux climatisés pour négocier un contrat avec un partenaire étranger en visio-conférence.



A quelques kilomètres des rues où se succèdent petits commerçants et étalages de légumes des femmes des campagnes venues vendre leur production, s’élèvent de grands bâtiments qui abritent des centres commerciaux. A l’intérieur, des enseignes internationales affichent leurs vitrines et discrets sont les indices qui permettent de savoir si l’on se trouve en Europe, en Amérique du Nord ou en Inde.

Ma visite d’Ahmedabad fut l’archétype de ce constat. A la recherche d’un office de tourisme et d’un bureau de change, je me retrouve à traverser une grande rivière dont les quais aménagés et luisant de propreté ne sont rien de tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent. De l’autre côté de la rivière, je découvre une ville aux artères larges et presque entièrement bordés de trottoirs. De hauts immeubles accueillent les institutions régionales, banques et grandes enseignes. Alors que je cherche désespérément un lieu pour changer mes derniers euros en roupies, une petite mendiante m’agrippe et me suit sur plusieurs mètres. Je sais qu’il n’est pas bon de donner de l’argent aux enfants qui mendient dans la rue, car il y a peu de chance que l’argent leur revienne et parce-que cela entretient un système d’assistanat où les plus riches, notamment « les blancs », donnent de l’argent sans que celui-ci ne puisse résoudre quelconque problème de pauvreté. Si cette misère nous attriste, il est bien préférable de faire des dons à une association dont les fonds seront utilisés à bon escient, en faveur de l’éducation des enfants par exemple. Je résiste donc malgré moi, alors l’enfant finit par lâcher prise avant qu’un autre petit garçon ne vienne et soit encore plus insistant. Je décide d’aller lui acheter un paquet de gâteaux. Au magasin d’en face, l’enfant parle au commerçant. Je lui demande ce qu’il lui demande : de me vendre quelque-chose à 50 roupies (ce qui est une valeur énorme pour un enfant). Je refuse et lui offre un paquet à 5 roupies.





Je finis par quitter ce quartier moderne, avant de regagner le cœur historique de la ville. Je me retrouve dans un immense marché de vêtements et autres accessoires, de contrefaçon notamment. J’ai lu dans mon guide qu’Ahmedabad est une ville qui vit en grande partie sur l’industrie textile. J’en conclue que de grandes marques doivent avoir leurs usines de fabrication ici, d’où la profusion de ces articles de contrefaçon. Je continue mon chemin et arrive dans un quartier musulman à l’heure du marché. Les moutons découpés qui pendent forment une haie d’honneur dans cette rue aux allures moyenâgeuses et à l’odeur nauséabonde de la viande qui gît au soleil.



Je quitte rapidement l’endroit et rejoins un marché aux légumes bien plus agréable à traverser, tant pour les couleurs que pour les odeurs, puis me laisse entraîner au fil des rues de cette ville ancienne, dont les maisons ont un style architectural qui ne ressemble pas à ce que j’ai pu voir jusque-là. Je continue, sans plan, à la recherche d’un parc que j’ai pris le temps de situer sur Internet avant de quitter l’hôtel. Après une heure de marche dans la bonne direction, j’atteins un quartier résidentiel propre et assez vert, qui me conduira à l’entrée de ce parc. Un enfant qui mendie m’arrache la glace que j’ai dans les mains. Je découvre qu’il faut payer 10 roupies et se faire fouiller pour entrer dans ce parc. La dame, particulièrement peu sympathique, me « confisque » un paquet de chewing-gum, qui atterrit directement dans son sac à main… Enervée, je décide de profiter tout de même de cette promenade au bord de l’eau et au soleil, dans cet environnement aseptisé, comme jamais je n’aurais pensé trouver en Inde. Le style vestimentaire des visiteurs et leur équipement en téléphonie mobile en dit long sur leur classe sociale.


Enfants des rues

Jeunes filles au parc




En retournant à l’hôtel, je tomberai de nouveau sur des enfants des rues et traverserai les trottoirs bordés d’animaux et les familles qui vivent dans de petites habitations précaires, heureux que je leur offre la carotte qu’une commerçante m’a elle-même offerte sur le marché…