dimanche 12 janvier 2014

L'art de la négociation

Le roupie, monnaie indienne, a un cours très intéressant pour les européens : 1 € vaut 83 roupies. Bien que j’aie rapidement trouvé le moyen de convertir les roupies en euros par un simple calcul mental, les nombres à rallonge que j’obtiens me font parfois perdre l’échelle des valeurs, qui selon les biens n’a parfois rien à voir avec la nôtre. Chaque achat nécessite un temps de réflexion pour que je sache si le bien est vendu à son juste prix ou si le vendeur l’a décuplé par quatre devant ma tête de blanche ahurie.
Dans beaucoup de magasins comme sur tout le bazar de Jaipur par exemple, ou pour des services comme le rickshaw*, les tarifs ne sont pas affichés. Il faut donc demander les prix… et négocier. La méthode de Kedar est simple : divise toujours le prix par deux puis vois si tu peux encore négocier davantage. Mon problème c’est que je déteste négocier, que les prix ne me paraissent déjà pas chers et que je me sens donc mal de les compresser davantage. Mais c’est le cas de beaucoup d’occidentaux en Inde et c’est bien pour cette raison que de nombreux marchands n’hésitent pas à gonfler copieusement leurs prix pour nous.



Pour ma dernière journée à Jaipur, où je souhaite faire quelques courses sur le bazar, j’ai donc demandé à Heena de m’accompagner. Après 1h30 passées avec elle à l’observer négocier, j’obtiens une idée de la valeur des objets qui m’intéressent. Je la laisse alors repartir et continue seule : l’après-midi sera sportive ! Je passerai 3h à chercher ce qui me plaît, demander le prix, comparer, revenir, négocier,…
J’apprendrai en rentrant le soir que j’ai très bien négocié le prix de certains articles (2 beaux foulards pour 4€) mais que je me suis fait complètement avoir pour d’autres : le bijoutier avec qui j’avais sympathisé m’a vendu une bague soi-disant « semi-précieuse » avec des saphirs pour 22€. En réalité, elle n’est même pas en argent massif… Déçue de n’avoir pas su gérer ces affaires d’une main de maître, je me dis que je dois redoubler de vigilance pour ma prochaine étape : Udaipur, la ville touristique. Vikram m’a mise en garde : surtout n’achète rien à Udaipur, les vendeurs trouveront toutes les techniques possibles pour se rendre sympathiques à tes yeux et t’inciter à acheter, mais là-bas tout sera plus cher qu’ailleurs.

Après 6 heures de train, je débarque donc à Udaipur. Je suis attendue par le gérant de l’hôtel que j'ai réservé, un ami de Sylvie, la dame par qui j’ai connu l’association de Pondichéry dans laquelle je dois me rendre 3 jours plus tard. Je suis rassurée que l’adresse et la personne m’aient été recommandées mais je reste méfiante, mon expérience passée oblige. A mon arrivée, il m’apprend qu’il avait compris que j’arrivais à 6h du matin et qu’il m’avait donc attendue une heure avant de voir que je n’étais pas là. Il ajoute que par conséquent sa chambre single a déjà été louée mais qu’il me donne une double pour le prix de la simple. La chambre est magnifique. Je le remercie, mais déjà je me demande si me faire sentir en dû est une technique pour me vendre d’autres choses ensuite… comme la visite de la ville en rickshaw qu’il me propose pour le lendemain.

Vue depuis la terrasse de l'hôtel


Je sors arpenter les rues d’Udaipur et visiter le palace, monument principal. Cette ville construite sur les bords de lacs et entourée de montagnes a un air d’Annecy à l’indienne. Elle est vraiment jolie, mais très vite l’atmosphère hypra-touristique et les dizaines de commerçants qui me sautent dessus à la minute m’exaspèrent. Excédée, je pars visiter des quartiers un peu plus éloignés du cœur touristique, où je souffle de nouveau. De retour à l’hôtel, je décide d’accepter le tour de la ville en tuktuk par le gérant de l’hôtel, ayant déjà visité le principal en cœur de ville. Je reste sceptique sur la réelle nécessité du transport motorisé, mais sans plan de ville et avec un train à reprendre à 17 heures, je me dis que c’est sans doute ce que j’ai de mieux à faire.

Mais le lendemain s’avère une succession événements qui vont m’énerver. Je découvre certes de jolis endroits un peu à l’écart du principal flux touristique, mais tout cela avec mon chauffeur impatient. Il m’emmène dans un magasin de « pashminas » (étoffes de soie), qui font la réputation de la ville. Dans le magasin, je sens que je dois acheter, mais je ne souhaite pas acheter. Comment savoir si ce gérant est honnête en me disant qu’il m’amène dans un vrai magasin artisanal et non dans l’un des nombreux attrapes-touristes de la ville ?
Je devais aussi me procurer un téléphone portable et une puce indienne, Kedar et Bernadette, la présidente de l’association de Pondichéry, m’ont tous les deux dit qu’il est très simple et peu coûteux de se procurer un téléphone en Inde. Je demande donc à mon chauffeur de rickshaw de m’arrêter dans un magasin de portables. Je demande le téléphone le moins cher et voilà déjà que le vendeur m’explique qu’il ne peut pas me donner de facture car son imprimante ne marche plus. Après plus de 5 minutes à insister pour obtenir quelque-chose, je décide de laisser tomber et m’en tiens à vérifier le numéro IMEI du téléphone, comme me l’avait préconisé Vikram. Je demande comment avoir une carte SIM : le vendeur et mon chauffeur me disent que c’est très compliqué et que cela nécessite 48h avant l’activation de ma carte. Je suis embêtée car il me faut vraiment un téléphone le jour même. Le vendeur propose alors de me vendre une carte SIM à lui pour 200 roupies. J’accepte, ne sachant pas trop si c’est une bonne idée ou si je suis en train de me faire avoir.








Après le tour en rickshaw, je pars visiter le grand temple. Je tombe pendant une cérémonie, le chant et la bonne humeur des femmes me détendent. Après un moment, un touriste chinois me fait signe que je peux passer devant l’autel pour qu’on signe mon front d’un point rouge (ce dont j’ignore encore la signification exacte). Un garçon commence à me parler et à m’expliquer des choses sur le temple, puis il me fait signe de le suivre dehors. Son anglais est très approximatif, mais il a l’air tellement passionné que je le suis. Après une visite interminable à laquelle je n’aurai rien compris… il me demande évidemment de l’argent. Énervée, je refuse : je n’avais rien demandé moi !

En sortant du temple, je tombe alors sur un vieil indien borgne et francophone. Il m’explique qu’il est professeur d’art, il enseigne la technique de peinture sur soie qui fait la réputation d’Udaipur. Il me dit que ses étudiants font justement une exposition de leur travail, qu’ils exporteront très prochainement à Paris. Curieuse, je le suis jusqu’à son école. Dans une salle, trois hommes sont en train de peindre et m’expliquent leur travail. Ils œuvrent avec une minutie sans égal. L’un d’entre eux me montre les collections : évidemment, il attend que je lui achète une œuvre. Un peu énervée, je lui réponds que je suis simplement venue voir par curiosité mais que je ne souhaite pas acheter. Il finit par laisser tomber son argumentation et aperçois mon sac du magasin de téléphone. Interpellé, il me demande ce que j’ai acheté et me dit qu’il est aussi client de ce magasin. J’en profite pour lui parler de ma carte SIM. J’apprends alors qu’une carte SIM n’est pas si compliquée à obtenir et ne coûte que 50 ou 100 roupies.
Je suis au bord de la crise. Tous ces arnaqueurs m’ont tapé sur les nerfs et j’ai l’impression dans cette ville d’avoir été lâchée dans une arène de tigres. Je n’ai qu’une envie : en partir. Je décide donc de marcher à la recherche d’un endroit un peu au calme pour pouvoir passer mes coups de fil. Mais en Inde, ville et endroit calme est une vraie antithèse. Je passe par quelques magasins de téléphones pour vérifier le prix et la procédure pour activer une carte SIM : j’obtiens des informations très différentes. Dépitée, ne sachant plus du tout si je me suis réellement faite avoir ou pas, je retourne à l’hôtel et décide d’attendre patiemment mon train, avec un petit goût amer.

* Rickshaw : plus souvent connus sous le nom de « tuktuk », les rickshaw sont des taxis à 3 roues, motorisés (autorickshaws) ou traditionnels (vélos armés d’une petite charrette). 





vendredi 10 janvier 2014

Bye bye Jaipur

Petit-dej en écriture
Mon séjour à Jaipur se termine, et je suis déjà nostalgique de devoir quitter l’endroit et la famille de Kedar qui m’a si bien accueillie. Je me sens un peu comme chez moi ici et j’ai acquis des repères qui ont rendu mon quotidien confortable tout en étant chaque jour dépaysant.
Arriver dans cette famille et passer 10 jours avec eux a été une façon parfaite de découvrir l’Inde et ses coutumes en douceurs, sans ressentir à aucun moment ce fameux « choc culturel » qui sévit parfois sur les touristes français et qui est plus largement connu sous le nom « syndrome de l’Inde ». Je me sens maintenant assez armée pour partir seule vers Pondichéry en m’arrêtant par Udaipur et Ahmedabad.


Heena et Kedar en cuisine

Des clients de Voyage in India invités à un repas en famille

La famille de Kedar presque au complet

Druhv et son grand-père


Cette première étape au Rajasthan, les rencontres que j’ai faites et les discussions que j’ai eues me donnent une première idée sur le fonctionnement de la société indienne.

Avec Heena et Rajnee, la sœur de Kedar, nous avons discuté un petit moment sur la condition des femmes en Inde. Si la situation progresse sans conteste pour elles, la société n’en demeure pas moins très inégalitaire. L’accès à l’éducation est un premier pas pour l’émancipation de la gente féminine, qu’on ne prenait pas la peine d’envoyer à l’école il y a peu encore, mais malgré cela la situation de chaque femme est un peu une partie de loto qui se joue lors du mariage. Une femme éduquée qui a suivi des études peut se retrouver cantonnée à la maison à élever ses enfants, à tenir le foyer et à nourrir toute sa famille et sa belle-famille… si cette dernière l’exige. Or avec le système des mariages arrangés il est presque impossible de savoir à l’avance le sort qui leur est réservé. Dans les villes les plus occidentalisées, ou pour certaines femmes plus déterminées comme Heena, il est possible de s’affranchir du poids de cette tradition et faire un mariage d’amour. Mais dans son cas ce fut au prix de sa propre famille : son mari étant d’une caste inférieure, ses parents l’ont reniée après son mariage. La naissance de leur fils n’y aura rien fait. Elle ne regrette pas sa décision car le respect et l’attention que lui vouent son mari et sa belle-famille comblent selon elle le fait d’avoir perdu la sienne.

Druhv et Heena, dans le Chowk

Le parc, en face de chez Jai
Je suis également allée chez Jai, le frère aîné de Kedar, qui vit dans un quartier résidentiel de Jaipur avec sa femme et ses deux enfants, pour qu’il me parle du fonctionnent des systèmes de santé et scolaire. J’apprends donc que dans les deux cas, le gouvernement assure un accès gratuit. Dans le domaine de la santé, il s’agit des hôpitaux. Après s’être acquitté des frais de dossier de 20 roupies (22 centimes), il est possible de bénéficier des soins, consultations et de l’accès aux médicaments dans un hôpital privé. Mais… mieux vaut ne pas être trop regardant sur les conditions d’hygiène ! Pour illustrer ses propos, il m’emmène à l’hôpital proche de chez lui. Nous serons reçus par un médecin au look de bandit mafieux des années 80, qui me fait visiter l’hôpital et me fait assister à 2 consultations. Je n’oserai même pas prendre de photos tellement les conditions de travail et d’hygiène me semblent archaïques et déplorables. La consultation consiste en un passage rapide devant le médecin. Dans une petite pièce sombre et sale, le médecin est assis devant un bureau, avec comme seul matériel des feuilles à ordonnance et un stylo. Le patient s’assoit sur un petit tabouret à côté de lui et lui explique son cas, avant que le médecin ne le laisse partir avec une ordonnance.
La salle d'opération
Jai m’explique que le salaire des médecins est le même dans les hôpitaux publics et privés. Je lui demande alors si tous les médecins du public sont des philanthropes. En l’occurrence, pas vraiment… Les horaires de consultation dans les hôpitaux publics sont assez restreints. De fait, les médecins du public ont tout le temps d’ouvrir leur cabinet privé en parallèle de leurs fonctions à l’hôpital, et doublent ainsi leur salaire…

En termes d’éducation, c’est un peu la même chose. Certes, les enfants peuvent tous être scolarisés dans une école publique gratuitement, mais l’école publique est loin d’offrir les conditions du privé, ce qui crée dès le plus jeune âge de grosses inégalités entre enfants, notamment pour l’accès aux études supérieures. Les effectifs des classes doublent dans le public : environ 60 élèves par classe contre 30 dans le privé. L’enseignement de l’anglais (pourtant langue officielle dans le pays) ne se fait qu’à la marge dans les écoles publiques alors qu’il est systématique dans beaucoup d’écoles privées, auquel s’ajoute souvent l’obligation d’apprendre une langue étrangère dès le collège. Enfin, les écoles privées proposent généralement un panel bien plus large de matières enseignées ainsi que d’activités para-scolaires : musique, sport, art, etc. ce qui n’est pas le cas dans le public.

Comme en France, les fonctionnaires en Inde ont la réputation de ne pas se tuer la tâche au travail. Je prenais jusqu’ici ces considérations avec réserve, car je suis bien placée pour savoir qu’en France ces généralités portent préjudices à de nombreux travailleurs. Mais je m’aperçois effectivement que les conditions de travail sont assez laxistes dans l’éducation et la santé… comme dans le tourisme. Je suis allée faire une visite à l’office de tourisme de Jaipur, où j’ai passé une heure à discuter avec l’un de leurs agents. L’office est en fait une antenne de « Rajasthan Tourism » (l’équivalent de leur Comité Régional de Tourisme). Les missions sont sensiblement les mêmes que celles d’un office de tourisme en France : accueil du public, réalisation des documents d’accueil et d’information, organisation d’animations (mais tout cela sans ordinateur…. !), agrément des chambres d’hôtes,...
Je pose des questions sur leur organisation, n’arrivant pas à comprendre comment ils arrivent à gérer tout cela avec leur effectif réduit et le peu de moyens technologiques. J’apprends alors que pour organiser les événements majeurs de cette ville de 2 millions d’habitants, 3 à 6 semaines leur suffisent. Très détendu, l’agent m’apprend qu’il n’a pas encore choisi ses artistes pour le festival des cerfs-volants qui a lieu… la semaine suivante ! Ces indiens ont-ils un savoir-faire exceptionnel qui nous échappe ou… les fonctionnaires en Inde font-ils le strict minimum de ce qui doit être fait ? J’apprendrai par la suite qu’il s’agit plutôt de la deuxième hypothèse… mais je n’ai pas assisté au festival pour en juger par moi-même ! Par contre en termes de politique d’accueil et de communication… je pourrais effectivement leur sortir une longue liste d’idées à réaliser….

Mais bon, ne soyons pas si hâtifs dans le jugement. Du côté français, il y a beaucoup à dire aussi. Ravi, un professeur de français de l’université de Jaipur, m’apprend comment les histoires de réseautage dans les milieux consulaires ont fait couler l’Alliance Française de Jaipur. Je n’entrerai pas dans les détails de ces affaires, mais j’ai bien compris que le milieu des ambassades n’est pas toujours très propre.